Je sors du moule de la petite fille modèle. Ma programmation est top notch. Je suis l’algorithme (pour citer un mot à la mode) de l’enfant effacé, timide, respectueux. J’ai grandi, et toujours dans la même lignée, je me métamorphose en employée parfaite, efficiente et performante. Je suis la demure de l’été dernier.
Comme dans les romans de speculative fiction aux intelligences artificielles rebelles, cet automne, j’ai court-circuité ma programmation et ma feuille de route a changé de direction. Je suis une nouvelle trame à l’insu de mes créateurs. Si je projette de l’extérieur le profil de la quinquagénaire idéale, du dedans s’ébauche des histoires pas très catholiques.
Mes circuits ont disjoncté.
Cela a commencé de manière anodine. Invitée à un anniversaire dans les jardins d’un hôtel où la verdure inspire au calme et au recueillement, je suis tombée en amour d’une jacinthe d’eau. J’ai une dévotion particulière pour cette plante aquatique, bien que j’aie assassiné deux de ses congénères. Je n’écoute que mon cœur. Je fais fi des regards courroucés que me lancent Sœur Aînée et quelques autres membres de l’assemblée ici présente, je m’empare d’un bulbe que j’enfouis rapidement dans mon sac et m’en vais d’un pas dansant à mon domicile. [Dans ma précipitation, j’accroche au passage ma robe en Siam blanc cassé et lui fais une belle encoche de douze centimètres au centre droit de la hanche.] Bulbe qui trône depuis sur ma galerie dans une cuvette bleu saphir où ses feuilles scintillent comme des émeraudes. D’où il domine les bananiers de mon père, et les forget-me-not de Blue.
Le surlendemain, en sortant du supermarché, je me rends compte en ouvrant la portière de ma voiture, qu’en plus de la clef, se trouve coincé, dans l’écrin de ma paume droite, un briquet Bic bleu horizon. À ma décharge, ce vol n’a pas été commis par infraction. Je fus la première surprise de découvrir cet objet dans mes blanches mains.
Le maléfice est venu plus tard quand j’ai commencé à prendre goût à ces petites dérogations.
J’ai bien peur que mon sens du décorum n’ait été incinéré avec mes morts.
P.S. Selon Google, « l’aigue-marine serait porteuse de joie, de créativité et aurait la vertu de libérer des émotions enfouies [tout en procurant] l’apaisement, la clairvoyance et la paix intérieure. »
12 octobre 2024
Propositions




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