Les Badamiers

Ils sont trois à veiller sur moi depuis que j’ai été parachuté dans le secteur Mondésir Gabriel. Cela fait plus de cinquante ans que nous cohabitons au 45 de l’impasse René Philoctète. Tout a changé. Sauf eux. Les immuables.
Nous avons grandi ensemble. Ma trinité : Vermillon, Dusty-Rose et Blanco. Éternels témoins silencieux (sauf quand les amandes décident de tomber sur nos têtes au beau milieu d’une nuit sombre et lactée ; la tôle métallique de la galerie extérieure leur servant de caisse de résonance). Les circonstances étant ce qu’elles sont, le réveil est brutal. Dans ma demi-torpeur, je suis convaincu que les bal mawon font mickalow

Les grenadiers sont venus et partis, de même que le cerisier. Les badamiers, eux, s’ancrent et demeurent fidèles, conscients de leur mission : veiller sur la maisonnée.
De nos jeux d’enfants à la mort de proches, ils sont présents. Parmi mes anges protecteurs, il n’y a pas plus irréductible que ces trois arbres. Ils nous offrent quelques millimètres de leurs feuilles pour un thé ou une entière à glisser sous la plante du pied. Sous leur protection, leurs ramures nous invitent à une sieste… et à nous laisser mordiller par les fourmis rouges. Ils calment nos tensions et bercent nos espoirs.
(Je viens de découvrir que les amandiers tropicaux sont des badamiers — d’où l’utilisation à outrance du mot.)

Vermillon, c’est l’extravagance endiablée. Une aventure d’été. Une saison oui, une saison non. Quand il veut bien, et que la pluie est clémente, il donne de belles grosses amandes cramoisies, bien dodues et chubby, juteuses à souhait, avec une légère amertume qui enchante le palais.
(Ô combien de punitions, de vêtements tachés, de doigts blessés à force de lapider le noyau à la recherche du nannan au cœur de la coque !)
Vermillon, c’est plein soleil sur l’enfance heureuse.

Aujourd’hui, Vermillon seconde la sécurité à la guérite. Il surveille la porte d’entrée, coiffée d’un bougainvillier aux épines acérées. Il est également un voile d’ombrage pour les bambinos poussant leur trottinette sur un gazon artificiel.
Vermillon était le préféré de Big. Il avait même demandé que ses cendres soient transférées au pied de son arbre. (Affaire à suivre.)

Dusty-Rose, lui, est calme, sobre, réservé. Il livre sa production avec régularité, sans parcimonie. Il est à point. Taille moyenne, goût moyen, couleur moyenne. Le standard. Il brille par sa conformité à la norme. Il ne fait pas de vagues. Jouva jouvyen, on peut compter sur lui. Pourtant, san bwi san kont, il est le gardien de la mémoire familiale et prend racine dans les jardins de Blue, où il en a vu des vertes et des pas mûres. Blue l’a tailladé à pas mal de reprises, histoire de laisser passer un peu de lumière dans son enclos fleuri.

Le cœur sur la main, amical et chaleureux sur son houpier, déployé vers le ciel, Dusty-Rose abrite un jasmin grimpant et une fleur de porcelaine (hoya). Le trouple cohabite joyeusement sous le mauvais œil d’un pigeon voyageur dont la seule vocation est de faire caca sur ceux qui osent franchir son périmètre. (Le mien : de le consommer aux petits pois.)

Blanco, le petit dernier de la fratrie, surplombe la tonnelle. Coquin de nature, il s’amuse à bombarder cette dernière de graines à fragmentation, réveillant les humains endormis d’un sommeil de juste.
Blanco, c’est un High Yellow, qui parfois peut se montrer taciturne et teigneux. Contrairement au fruit rose violacé de Vermillon et à celui rose bonbon de Dusty-Rose, l’épiderme de Blanco a la couleur crème pâtissière et l’amertume du zeste d’oranges sûres — et me rend nostalgique de mes tartes aux citrons verts.
Réfractaire à son environnement, Blanco suit le nord de son aiguille intérieure (qui, très souvent, le conduit — nous conduit — à bon port).

Eux trois s’entendent comme larrons en foire pour rendre fou St-Fleur, le jardinier, quand ils se déshabillent le temps de l’automne tropical (de novembre à janvier) et jonchent le sol de leur feuillage brun.
Sous l’égide de ces trois mousquetaires, une vie tranquille se dessine. (Prenez quand même garde aux fourmis rouges.)

Ce matin, en route pour le travail, slalomant avec le walker de Blue parmi les auto-tamponneuses de gamins en démon, je repère trois rubis rouge profond sur le vert étincelant de la pelouse synthétique. J’accélère la cadence pour devancer Ti-Poussin (quatre ans et des dents de vampire), qui a des vues sur mon trésor. Et arriva ce qui devait arriver : Ti-Poussin ne mérite pas son nom. C’est un vrai Kok batay ! Me voici condamnée à de nouvelles séances de physiothérapie — cette fois-ci pour un auriculaire désarticulé !

Depuis la fenêtre, me dodinant, je contemple mon espace vert. J’observe le peu de progrès accompli depuis bientôt deux ans. Ma vue s’attarde sur une plantule au chapeau noir dans un pot en terre cuite. C’est Téméraire, qui s’est fait une place auprès de Sœur Blanche — un lantana jaune volé sur le parvis d’une église, il y a quelques mois.
(Je suis une receleuse de plantes.) Tiendra-t-il de Vermillon, Dusty-Rose ou Blanco ?
Rendez-vous dans cinquante ans, au 45 de l’impasse René Philoctète.
Mes remains seront sous couvert d’un Terminalia catappa

22 juillet 2025

Propositions

Veiller sur elle

The Complete Guide to Saving Seeds

Auprès de mon arbre, Chanson de Georges Brassens

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Je suis Dominique G.

La lecture est ma passion, l’écriture mon évasion ou… vis-vers-ça ? Qu’importe ! Je vous invite à me suivre, dans ce petit coin de la toile, et d’adhérer à mon blog “littéraire” : Domino’s scribbles ou les anecdotes de Dominique suivi de Koze mande chita. Ici, je me propose de partager avec vous, en vrac, mes lectures et quelques anecdotes de mon quotidien. Enfin, mes coups de cœur ou de gueule en français, anglais ou créole… voire dans les trois langues à la fois . 

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