Par la force des choses, la maladie aidant, mon alimentation a changé drastiquement. Je suis à deux doigts d’être le stéréotype de la Californienne se nourrissant de chou frisé et de green juice.
Bien sûr, j’ai renoncé aux produits transformés, aux délices sucrés, à la béchamel, à la sauce hollandaise et à la crème anglaise. [Je rêve de choux à la crème caramélisés. Que ne ferais-je pas pour un Saint-Honoré !]
N’en déplaise au Golden State — Dieu merci, non encore végane ; je demeure une carnivore assidue. Au grand désespoir des locaux, cabris, cochons, poul peyi, lambis, crevettes, poisson gwo sèl et kodend glougloussant sont sacrifiés à l’autel de ma gourmandise.
[Oui, je sais. Le verbe est glouglouter, mais c’est sans prendre en considération l’accent chantant des Caraïbes.] Je le confirme : nos dindes glougloussent.
D’avoir revisité Belle-Maman sur ce blog m’a donné une fringale de pwason gwo sèl. [Oui, je sais. La contradiction et moi sommes siamoises.] Cela fait bien deux semaines que j’ai l’eau à la bouche en pensant aux sardes roses cuisinées à l’haïtienne (ail, échalote, persil, citron vert et poivron rouge), agrémentées de lam veritab et de bananes plantains, saupoudrées de labapen.
La cuisinière et moi avons toujours entretenu une relation à distance (j’ai une peur viscérale du feu et du propane). Mais pour les besoins de la cause, j’oublie toutes mes appréhensions, traumatismes et vies antérieures. Vite, vite, je me mets aux fourneaux. C’est très facile. J’ai vu sur Insta : 10 minutes de préparation, 20 minutes de cuisson. De plus, j’ai la recette de famille de Blue. C’est jouable. Les dés sont jetés. Je me précipite au supermarché à la rencontre de ma fameuse sarde rose.
Le poissonnier me dit ne plus en avoir de fraîches, mais que j’en trouverai de bien belles dans la section des congelés. Qu’à cela ne tienne. Je suis une fille du pays. Je m’y connais en fruits de mer et en poissons. Pour le poisson, tout est dans les yeux : le regard doit être vif et clair.
Me voici à ausculter, manipuler et rejeter plateau de poisson après plateau de poisson à la recherche de mon Tezen, que je finis par dénicher sous l’œil vigilant d’Ordralfabétix.
Je m’en vais, l’enlaçant précieusement d’une main et tenant le déambulateur de l’autre. À mon pas toujours un peu robotique s’ajoute un petit déhanché gourmand.
De retour à la maison, la cuisine devient un bloc opératoire où j’entreprends une chirurgie au laser.
Ça fume ! Ça fume ! Mes papilles gustatives sont surexcitées. Je salive à la Pavlov. Le transgénérationnel n’a pas que du mauvais : mon pwason gwo sèl est une merveille — la recette doit être inscrite dans mon ADN.
Première bouchée — bien entendu, direct de la chaudière. Manger à même la chaudière a une saveur particulière…
Je ne suis pas de celles qui mettent les petits plats dans les grands. Je suis celle qui racle les fonds de casserole, debout devant le four.
Deuxième bouchée ! Mes yeux sortent de leurs orbites.
Mes papilles gustatives se disputent avec mes cellules grises. Comme quoi, il y aurait quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Il semblerait que mon poisson ne soit pas de la première fraîcheur.
Vais-je risquer l’intoxication alimentaire pour avoir raison de moi-même ?
Un appel à témoin s’avère nécessaire pour trancher ma split personality. C’est ainsi que j’attrape Sœur Aînée au passage. Elle et ses allergies refusent, bien que je lui aie assuré que j’avais une seringue d’EpiPen dans ma pharmacie ambulante [heureusement, car elle était périmée, et le poisson yon ti kras gâté, comme le précisera Benjamin un peu plus tard].
C’est ainsi que ma carrière de cordon-bleu prit fin et commença celle de tueuse en série.
19 août 2025
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