Depuis sa Covid-19 de 2020, mon père m‘a cédé la gestion administrative et financière de la maisonnée.
CFO sans parachute doré, je gère d‘une poigne de fer les dépenses. Le mot kripia se murmure de bouche à oreille chez mes administrés. Qu’à cela ne tienne, mon armure est indestructible !
Été 2022. Entre pluie, soleil et animaux domestiques (un chat et un chien qui s’entendent comme larrons en foire quand il s’agit de défigurer notre chez-nous), le domicile familial s‘écaille. Les murs boursouflés sont une abomination visuelle. Après maintes interventions familiales, à défaut de rénovation, je consens au maquillage et me laisse convaincre de repeindre notre demeure. Un bon coup de peinture, et voilà la maison requinquée !
L’affaire est vite réglée. Du blanc aux plafonds, blanc cassé pour les murs et rose bébé pour ma chambre.
Par contre, les négociations sont torrides avec le bòspent. Après un marchandage féroce, aidée d’un décamètre et de périlleuses équations mathématiques où interviennent cosinus, sinus et tangentes, j’arrive à réduire la consommation de peinture. Nous passons de 17 à 12 gallons.
Sur ce, je pars allègrement au travail, laissant mon père maître chantier.
J’ai confiance. Bien qu’à la retraite, il est ingénieur architecte de formation. Donc, pas de soucis.
C’est formidable, n’est-ce pas ? J’améliore mon environnement de vie. Et mon père est emballé par ce projet. Il donne à tour de bras ordres et instructions au bòspent et ses acolytes.
À mon retour, je vois rouge. [Plutôt rose]
La cuisine est rose, une diagonale scinde de deux couleurs le mur limitrophe à l’escalier en colimaçon qui mène à l’étage. L’hémisphère nord (le haut) d’un blanc cassé. Le sud (le bas) rose bonbon. Plus tard, j’apprendrai que c’est pour respecter la pente dudit escalier.
Que s’est-il passé ? Se sont-ils trompés de couleur ? Qu’à cela ne tienne !
J’explose. Mon mantra du jour prend la tangente. Désolée Cédric Michel, aujourd’hui impossible de « répondre aux circonstances plutôt que d’y réagir ».
J’apostrophe Monsieur le Bòspent :
— Ki tenten sa ? Sa nou gen nan tèt nou ? Nou wè mò ? Sa k te gentan gen la pou nou pa konprann sa m te di nou ?
[J’ignore pourquoi depuis ma plus tendre enfance m pale kreyòl pwentu. Pourtant, se pitit lakay mwen ye. Je ne me suis fait diaspora que trois ans durant. Le temps d‘obtenir une licence en comptabilité dans la ville des sorcières.]
Je mitraille monsieur le bòspent qui, depuis plus de deux générations, travaille avec mon père. Sous mes tirs nourris, il arrive à balbutier un timide :
— Wè ak enjenyè a. Se li ki mande sa.
À grands coups de respiration [en quatre temps], je fais de mon mieux pour calmer mon volcan intérieur qui menace de se réveiller. Cachée derrière mes lunettes teintées, mon regard est moins expressif que d’habitude ; je m’approche de la chambre paternelle.
Mon père m’accueille d’un sourire glorieux. Il jubile. Aux anges. Émerveillé comme un enfant devant un sapin de Noël. Lucifer, lui, me conciliabule aux oreilles. Tandis que mon père poursuit son délire :
— C’est beau, n’est-ce pas !
Cette remarque me laisse pantoise. Il poursuit :
— On a commencé par ta chambre. Et j’ai trouvé la couleur si belle, chatoyante comme la peau d’une pêche. La peinture est vraiment de bonne qualité [évidemment pour ce que ça a coûté !].
Sans remarquer ma colère refoulée, il ne lâche pas, passionné :
— Et comme il restait pas mal de peinture, nous avons fait la cuisine, puis l’escalier. J’ai même fait un pan du mur de ma chambre et de celle de Benjamin.
Il m’acheva d’un :
— De plus, nous avons fait des économies. Au lieu des deux couches pour ta chambre, nous n’en avons mis qu’une et utilisé le reste dans toute la maison. Tu pourras ramener au fournisseur les cinq gallons de peinture off-white.
Je crois que c’est bien la première fois de ma vie que je suis restée sans voix.
Muette comme une carpe. J’ai abdiqué. Je suis gentiment allée prendre dans l’armoire à pharmacie [rose bonbon également] du Pepto Bismol pour soulager mes aigreurs d’estomac. Depuis, nous vivons chez Barbie.
Automne 2024 [Aube]. Depuis que mon père s’en est allé rejoindre les anges, au printemps dernier, la maison de Barbie a pris d’autres undertones. Le rose bonbon me met du pep dans les jambes [ce qui facilite grandement l’escalade du colimaçon], du pastel dans le cœur et m’initie à l’aquarelle.
5 septembre 2024




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