Mon regard fixé sur l’écran de télé, je suis hypnotisée par dix rayons jaunes phosphorescents.
Caquetterais-je comme une poule, ou en est-il enfin fini de la cigarette ?
Illusion d’optique. Il s’agit d’ongles féminins discourant lors d’une émission dont le nom m’échappe. Incapable de multitasking sous l’emprise des ongles [ou plutôt des griffes], tout s’est effacé de ma conscience. Ne reste plus que ce jaune acéré [jaune poussin].
Je n’ai rien contre la couleur. Qui me connaît sait bien que je raffole de l’arc-en-ciel. Toutes palettes et dégradés me vont. Même si j’ai une prédilection pour le bleu ciel, le gris perle, le blanc coton, le rose nacré et le mauve pastel, sans oublier le vert sauge blanche. Par contre, leurs formes et longueurs me tiennent en otage. Effilés en pointe de crayons, ils atteignent quatre centimètres de long !
Est-ce un mécanisme de défense ? Se croient-ils Wolverine ?
Après ma séance d’hypnose, je me rends illico presto à un nail bar. J’explique à la styliste ongulaire :
— Je veux des ongles de trois centimètres, bleu piscine, forme carrée, arrondis aux angles.
J’ai bien réfléchi. Je veux être une Super Héroïne, mais pas de griffes pour moi [bonjour les dégâts!]. La longueur n’empiétera point sur la dextérité. Bien au contraire, elle me donnera plus d’extension. C’est clair, c’est simple, net et précis.
— Quelle technique voulez-vous ?
Mon silence pantois la pousse, après de longues minutes, à m’expliquer que j’ai quatre options : l’acrylique, le gel UV/LED, le dip powder et l’extension avec des fibres de verre et de la soie. Je passe du désarroi à la consternation. Comme tout se lit sur mon visage, elle suggère une consultation en vue d’une proposition sur le choix de mes futurs faux ongles.
Snif, snif, pas de rallongement d’ongles. Du moins, pas avant de les avoir remis sur pied. D’après le diagnostic, mes ongles sont striés, cassants, friables, mous et se dédoublent [j’ignorais qu’ils avaient le don d’ubiquité].
Mais pas besoin de s’inquiéter, je suis entre de bonnes mains. Un traitement de trois mois et extension des ongles garantie. Le seul hic, pas de vernis de couleur pendant ce laps de temps. Juste une base transparente agrémentée de je ne sais quoi [secret professionnel], ma prothésiste des ongles ne peut me dévoiler les ingrédients de ce produit miracle. Décoction que je dois appliquer trois fois par semaine. Je sors enchantée de ma visite. Je ne rechigne même pas sur le prix prohibitif de ladite potion. Mon petit flacon serré contre moi, je chante sous la pluie.
Deux jours plus tard, profitant de ma pause déjeuner, seule au bureau, j’applique minutieusement mon remède. À la première couche, je les sens déjà durcir. À la deuxième, ils brillent de mille feux. À la troisième, je suis convaincue que je n’aurai pas besoin d’extension dans trois mois, mes ongles feront l’affaire, ils seront incassables et en santé. J’hésite à appliquer une quatrième couche. Le temps décide pour moi, ma pause est terminée. Le travail reprend. J’abandonne l‘espace à mon collègue. Je me rends sur le floor faire ma rotation.
Dix minutes plus tard, mon collègue, les yeux larmoyants, une violente éruption cutanée aux bras, me demande si j’ai cassé quelque chose dans le bureau où règne une très forte odeur de térébenthine.
— Heu…, non.
Je lui ai quand même suggéré de prendre un antihistaminique.
C’est ainsi que prirent fin mes velléités de Super Héroïne.
22 août 2024
Proposition


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