« Je suis dans un tourbillon ». C’était l’une des expressions favorites de Blue quand elle ne voulait pas s’engager. Maintenant qu’elle n’est plus parmi nous, j’en ai hérité.
Avec mes deux morts encore frais, quoique incinérés, le tourbillon se renforce en tornade et s’installe dans mon périmètre carré devenu muet de leur absence. Dans ce silence, j’entends clairement, comme de l’eau de roche, le craquèlement de la citerne qui se désagrège minutieusement, tout en laissant s’échapper un doux flot à l’image de mes larmes se muant en torrent, à la lecture des montants faramineux qu’affichent les nombreuses cotations. J’explore les écrits de Rumi, les compilations de paroles de Bouddha et les classiques zen en quête d’un chemin d’acceptation et de compréhension, sinon celui de la lumière et de la sagesse. C’est l’illumination ! Devant moi, à l’ouverture d’un placard, un cortège de termites s’acharne à dévorer le peu d’effets qu’il reste de mes défunts. Bon, je n’aurais peut-être pas dû me défaire de toutes ces statues, images, icônes et prières à la Vierge retrouvées chez Blue !
Afin d’éviter que la tornade ne m’emporte, j’ai compris que mon salut viendrait de mon ancrage. C’est ainsi que, stoïquement, durant les huit derniers mois, je me suis vaillamment appliquée à augmenter ma masse volumique. Force est de constater que ce ne fut pas une réussite. Vertiges, palpitations et polyarthrite rhumatoïde m’ont rappelée à un semblant de raison.
Sur la galerie, dans la nuit bleue des tropiques, fraîche des dernières pluies où brillent les étoiles, j’observe l’ultime projet de mon père. Dans un petit bout de terre rouge, grandit tant bien que mal un bananier…
C’est décidé, je cultiverai un potager pour mon père et un jardin de fleurs pour ma grand-mère où coexisteront les Forget-me-not, les yeux de la Vierge, les chapeaux chinois, les fougères et pousseront allègrement bananier, citronnier, papayer, manguier et cerisier. Et du haut de ma terrasse, entre ciel et terre, j’observerai les Wangas Nègès danser parmi fleurs et arbres fruitiers.
7 juin 2024
Propositions



Répondre à Tamara Guerin Barrau Annuler la réponse.